"Road to pleasure", par Karlexander

karlexander, sensualité en pièces

On ne connait que peu de choses de karlexander. De sa brève présentation qui figure sur son site internet, on sait qu’il est jeune, qu’il est né à Toulouse, qu’il aime le dessin et qu’il est autodidacte. Rapidement, je découvre aussi qu’il ne lit pas ses mails, et qu’il vaut mieux passer par Instagram pour capter son attention. Lorsque je me retourne et le voit arriver, dans le café toulousain où nous avions convenu de nous retrouver, je complète son profil. Je vois qu’il est grand. Qu’il porte des lunettes, et qu’il n’a pas l’assurance que sa notoriété digitale pourrait lui donner. De moi, il ne savait que mon nom, mon désir de lui parler, et que je l’attendais à la première table après la porte d’entrée. Il est alors 14h50, nous pouvons enfin faire connaissance.

La découverte du compte Instagram de @karlexander vous fait immédiatement plonger dans un univers particulier : un monde dans lequel une œuvre d’art fusionne harmonieusement avec un deuxième élément étranger, qu’il soit contemporain, urbain, animalier ou issu de la culture populaire, pour former une création artistique nouvelle, signée karlexander. C’est à travers cette œuvre, née de la fusion de ces deux éléments, que karlexander apporte une nouvelle connotation à l’œuvre originale, et l’adapte à son esprit, à son époque, à son univers créatif.

Chez Karl, le travail des formes est minutieux. Avec précision, il fait épouser les formes d’un pont avec celles d’une cuisse. Prolonge les courbes d’un sein sur une dune ensablée. Les formes et les courbes représentent le lien entre deux univers parfois antinomiques. Puis elle se marient, afin de former une même sensualité. C’est ainsi que dans l’art de Karl, les courbes d’un sein nu, d’une hanche, d’une fesse viennent épouser les formes d’un corps imaginé par Gustave Courbet, Henri Matisse, ou Jean-Auguste-Dominique Ingres.

Kim K Blue Nude, par karlexander. Collage de Nu Bleu IV, peinture d’Henri Matisse (1952) et d’une photographie contemporaine de Kim Kardashian.

Les œuvres de Karl sont sportives des fois, sensuelles souvent, politiques par moments, ingénieuses toujours. Par ces images, il passe ses messages. Ses messages que chacun interprète en fonction de son esprit. Et c’est précisément ce qu’il aime, Karl. Le créateur d’art possède ce pouvoir fascinant d’être le sujet d’interprétations hétérogènes, que chacun fonde en fonction de son expérience avec l’art, avec les gens, avec la vie. On lui prête des intentions, et on lui attribue des traits de caractère. On le juge, subjectivement.

Production (algo)rythmée

Pour certains, son art est étonnant, fantastique, moderne. Pour d’autres, il est insolent, provocant. Il y a certainement un peu de tout ça dans ses collages. Et si son art plait à l’œil humain, il est parfois refusé par l’algorithme digital.

The Erotic Martyrdom, par karlexander. Collage de Saint Laurent sur le gril, sculpture de l’artiste italien Gian Lorenzo Bernini (1617) et une peinture de l’artiste russe Ivan Alifan (2018).

Ces dernières années, Instagram et Facebook ont à tour de rôle supprimé de très nombreuses publications d’œuvres d’arts. Leur point commun : faire apparaitre la nudité d’un corps. Ce fut le cas pour la Vénus de Willendorf. Pour L’Origine du monde de Gustave Courbet. Ou pour la célèbre photographie de la « fille au napalm », prise en 1972 par le photographe Nick Ut. Considérant la nudité comme « inappropriée » par Facebook, l’interdiction de faire apparaitre ces œuvres sur les réseaux sociaux est perçue comme une censure par les utilisateurs.

Flirtant avec les limites de ce qu’Instagram considère comme « acceptable », Karl a vu l’une de ses œuvres favorites se faire retirer de son compte. On the road to pleasure met en scène un troupeau de chameaux marchant sur le sable, vers les courbes du sein imaginé en 1984 par l’artiste américano-taiwanais Hilo Chen. Pour la laisser sur son compte, il doit alors flouter ce sein. Ce montage, c’est l’illustration de cet article. C’est l’illustration que seul notre œil humain peut décider de ce qui sépare l’art de la pornographie. Rien d’autre.

Processus créatif

Les origines créatives de karlexander remontent à son enfance toulousaine, où il dessinait à 5 ans avec une amie de sa mère. Les années passent et Karl dessine toujours. À l’adolescence, avec l’ordinateur qu’il se procure grâce au programme scolaire Ordilib’, il télécharge sur les conseils d’un ami les logiciels Photoshop et Illustrator de la suite Adobe. Et consacre alors plus de temps au dessin vectoriel.

Il s’amuse sur Illustrator à dessiner des artistes et des personnalités de la culture populaire. Ses créations l’amèneront à travailler ensuite avec d’autres rappeurs comme Kaaris, Ninho ou Gradur. C’est réellement au début de l’année civile 2019 qu’il commence à publier ses collages sur son compte Instagram @karlexander.

Contrairement aux éléments de ses œuvres, minutieusement placés, la vie de Karl n’est pas organisée avec autant de précision. « Je travaille mal », confie-t-il avec une sincérité surprenante. « Je prends pas mal de notes, mais elles ne sont pas organisées. »

Pour une œuvre comme le montage de Spider-Man intégré à L’Enlèvement des Sabines de Jean Bologne, Karl travaille préalablement sur une centaine de brouillons avant d’arriver à la version finale publiée sur Instagram.

Une création peut lui prendre entre « 30 minutes et plusieurs mois ». Les Kardashian d’Avignon, collage de Kim et Khloé Kardashian juxtaposées au Demoiselles d’Avignon de Picasso, est le fruit de ce long processus créatif.

Les origines, à La Gloire

Issu du quartier de La Gloire à Toulouse, entre Jolimont et la Côte Pavé, Karl n’était pas censé être là où il est aujourd’hui. Son parcours, loin d’être linéaire, reflète sa force de caractère et sa volonté de réussir. 

Quartier de La Gloire à Toulouse, entre Jolimont et la Côte Pavé. L’un des endroits de la vie de Karl.

Réservé, timide, karlexander n’est pas nécessairement prolixe lorsqu’il s’agit de parler lui. Il l’est encore moins lorsque j’aborde le sujet de sa notoriété digitale croissante. Discret, il n’aime pas réellement les photos de lui. Plus précisément, il n’aime pas que l’on puisse clairement distinguer son visage. Il préfère précieusement préserver cette intimité qui, d’une certaine façon, le protège.

L’anonymat d’un artiste laisse la possibilité fascinante de fantasmer l’esprit à l’origine de l’œuvre. Ce fut le cas pour Karlexander. Mais son art et sa vision créative sont plus que jamais le symbole de son identité.

Portrait de karlexander, photographié par Jordan Bajo.

Enfant, il grandit en partageant son temps entre la campagne toulousaine et la cité. Quand les enfants de son âge rêvent de football professionnel, lui est exclu en 5ème de son équipe, à cause de la couleur de sa peau. Quand karlexander raconte ses expériences d’enfance, et un racisme aussi précoce que traumatisant auquel il a été confronté, il n’est pas difficile de voir d’où il a développé sa résilience et son humilité.

Je ne me considère pas comme un artiste. Je ne considère même pas ce que je fais comme de l’art, je fais juste des trucs.

Ce qui le pousse chaque jour, c’est son immense volonté de rendre « fier » les siens. Si Karl peut très tôt compter sur le soutien de ses amis, il semble être dans une quête permanente de la reconnaissance parentale. « Mes parents, ils ne savent pas réellement ce que je fais. Ma mère, elle doit être déçue. »

À l’école, il galère. « J’étais nul », avoue-t-il simplement. Quand la complexité technique semble si facile pour lui, la complexité de la vie est beaucoup plus dure à apprivoiser. Alors il tâtonne. Il sait qu’un bon parcours scolaire l’aiderait à rendre fier sa mère. Après avoir obtenu son bac de justesse, il s’inscrit à l’Ynov1 de Toulouse. Il suit les cours, puis il décroche, car « il n’y apprend plus rien ».

Pourtant, il veut persévérer, « se renseigner sur les écoles ». S’inscrire quelque part, n’importe où. Avec comme objectif ultime la préparation d’un dossier béton pour les Beaux-Arts de Toulouse.

“Mettre Toulouse sur la carte”

Dans son travail, Karl s’amuse avant tout. Il créé quand il est inspiré, quand deux idées s’accordent pour s’unir dans une création. Sa notoriété digitale, il ne l’a pas réellement vu venir. « Si j’étais bon en com, je gagnerais beaucoup. » Conscient qu’il pourrait l’exploiter pour capitaliser dessus, Karl n’est pas un commercial né. « Je ne suis pas le meilleur pour expliquer ce que je fais. » Et c’est peut-être aussi là son charme.

Le charme d’un talent accompagné de ses balbutiements. Celui de quelqu’un qui fait aussi les choix d’un homme simple, qui pense famille avant de penser au reste. Le choix de rester chez lui, à Toulouse, quand il pense à Paris mais s’inquiète de la vitesse de la vie à la capitale. « À Toulouse, j’aime les gens. C’est la meilleure ville. Paris ? C’est trop speed pour moi. » Son environnement, son cercle, c’est aussi son moteur.

Instagram c’est bien, mais il faut s’exporter.

À Toulouse, Karl a trouvé son inspiration, avant d’en faire son terrain de jeu. « Je veux mettre Toulouse sur la carte, on voit trop souvent les artistes venir de Paris. » Rue Alsace-Lorraine2, il a collé ses affiches dans la rue, accompagné de ses amis, qui le soutiennent et le poussent dans son art. Une mise en application réelle, palpable de ses créations originelles immatérielles. Là-aussi, il s’amuse.

À gauche : Affiche des Kardashian d’Avignon décollée par des employés municipaux, rue de la Pomme à proximité de la Place Saint-Georges
À droite : Affiche des Uyghurs trying to get Out of the Depths, collage basé sur l’œuvre de Salvador Dalí, Out of the Depths (1968) –
© Jordan Bajo

« En général, on colle à 7/8 [personnes], aux alentours de 1h du matin. Parfois, quand les gens passent devant, on se jette la pierre quant à qui en est l’auteur. Ça nous fait rire. »

Ces collages sauvages, il aime l’impact qu’ils ont sur les gens. Les questions des passants, leur interprétation. À la manière des œuvres urbaines d’un JR, ses collages sont parfois arrachés, conservés. L’immortalisation d’un art éphémère, victime de son succès. « C’est chiant que les gens en prennent, parfois, j’aimerais que ça dure plus longtemps », confie Karl tout en réalisant la reconnaissance que cela représente.

Spectateurs devant l’œuvre Massacre in Democratic Republic of the Congo, de karlexander lors de son vernissage à la Maison de l’Occitanie – © Jordan Bajo

Récemment, c’est derrière un cadre que le public a pu découvrir les œuvres de karlexander. À la maison de l’Occitanie de Toulouse, ses œuvres sont restées là, un mois, ouvertes à tous. Une étape significative pour celui dont le compte Instagram rassemble des enthousiastes du Sri Lanka, du Brésil, des États-Unis ou d’Inde. 

Cette exposition, symbolisée par un vernissage le 4 septembre dernier, fut l’occasion pour lui de découvrir un nouveau public, d’échanger, de partager.

D’être cette fois le témoin visuel privilégié, presque anonyme, de l’impact de ses créations.


Pour s’immiscer encore plus dans l’intimité des personnalités interviewées sur le site, Éclectique présente ses playlists musicales. Portant le nom de leur créateur, ces playlists sont le fruit de leur sélection minutieuse. Elles représentent leur parcours, leur vision, leur quotidien. Leur vie, simplement.

Après Rouguy Diallo, l’artiste Karlexander a selectionné pour Éclectique seize titres qui l’accompagnent dans sa vie ou dans son travail. Une playlist fortement influencé par des artistes américains contemporains, de Kanye West à Michael Jackson, en passant par Pop Smoke.

Merci à Sirine, et à sa curiosité artistique.


  1. École dédiée aux métiers du numérique, située dans le quartier des Minimes, à Toulouse
  2. La rue Alsace-Lorraine, qui s’étend sur un kilomètre, est l’une des principales voies commerçantes de la ville
Plus d'articles
Delia Cai, esprit créatif à l’affût des tendances numériques