Miranda Barnes, photographe des identités

Miranda Barnes, debout derrière sa mère pendant le dimanche de Pâques (avril 2019)

Il existe à New York autant de photographes que de visiteurs. On y immortalise des souvenirs, des amis, des voyages en famille, des bâtiments. Enfant de Brooklyn, un lien fort unit Miranda Barnes à New York. Elle y est née, y a grandi, et étudié. Avant d’y travailler. Jeune photographe de 25 ans, Miranda Barnes a déjà un CV qui ferait rougir nombre de ses ainés. 

Diplômée de l’Université de John Jay, située à quelques centaines de mètres du fleuve Hudson en plein cœur de Manhattan, elle y étudia les sciences humaines et la justice. Elle qui n’a jamais étudié dans une école de photographie, s’est servie de son cursus pour trouver un sens à son art.

Prédestinée à poursuivre ses études en faculté de droit après son premier diplôme, la mort de Michael Brown1 et Eric Garner2 fut un déclic significatif quant à la volonté de photographier qui anime Miranda Barnes.

Son parcours universitaire et sa passion pour la photographie l’ont amené de la 10ème avenue de New York à la 8ème avenue, au siège du New York Times, symbole du premier tournant de sa très jeune carrière. Car les photos de Miranda, à l’instar de ses modèles Ming Smith, Lorna Simpson ou Carrie Mae Weems, ont été tirées dans les revues les plus reconnues des États-Unis. Ses photos ont illustré les récits de The AtlanticTIME,  Vogue, ESPNVICEM Le Magazine du Monde ou le New York Times.

Avec une candeur qu’on peine à croire sincère, tant sa maturité fait de Miranda Barnes une femme accomplie, sereine, elle avoue apprendre, à chaque mission, à chaque shooting. Elle parle volontiers de la difficulté de la photographie ou des embûches que provoque la vie d’artiste freelance.

Miranda pense, beaucoup. Comme chacune de ses photos, ses mots sont réfléchis. Au travers de ses expériences et de ses photographies, elle raconte des centaines d’histoires, son histoire. Pour Éclectique, elle a accepté de parler de son parcours, celui d’une autodidacte pour qui la passion et la société furent les carburants de son irrésistible besoin de photographier la vie.

Éclectique : Inévitablement, les conditions actuelles modifient la vie de tellement de gens autour du monde. Comment cela se passe-t-il pour toi ?

Ça se passe tant bien que mal. Mes colocataires sont partis pour retourner chez leurs familles, alors je suis seule dans un grand espace actuellement, je suis en train de m’y ajuster. C’est aussi assez étrange d’être dans l’épicentre de tout ce qu’il se passe aux États-Unis.

Comment cela t’affecte-t-il ? Ainsi que ton travail ?

Malheureusement, les États-Unis sont très loin derrière lorsqu’il s’agit de diriger un pays pendant une crise économique3. Je suis pour ma part totalement sans emploi actuellement. La seule consolation est que la plupart des photographes sont dans cette situation. Je ne le souhaite à personne mais il y a un sentiment de solidarité qui se dégage. Tu sais que ce que tu vis est la nouvelle norme. Je ne peux vraiment pas avoir du travail. C’est facile de penser que c’est une période pour créer des choses, mais je suis préoccupée par mon loyer. Je suis préoccupée quand je dépense 20 dollars dans les courses.

Par exemple, j’avais trouvé un travail d’assistante pour un grand photographe. Mon emploi du temps était défini, et je savais combien ça me rapporterait. Je savais donc que mars serait un bon mois financièrement. Et à la fin du mois de février, tout a été annulé. C’est la première fois que j’ai réalisé ô combien cette crise allait m’affecter. 

Pour me sentir plus saine d’esprit, je sais qu’il faut que je fasse quelque chose. Alors j’ai fait des recherches sur des projets et j’ai plus pris le temps d’écrire. Je pense déjà au moment où je pourrai prendre des photos à nouveau. Je ne sais pas ce que tu peux faire d’autre en ce moment.

Quelles sont les principales difficultés dans ton travail ?

Premièrement, la photographie freelance et le journalisme sont mal rémunérés. Tu dois avoir un intérêt fort pour le faire. C’est aussi beaucoup de travail. Pourquoi faire un site internet, contacter des gens, constamment essayer de se vendre quand tu pourrais avoir des horaires de bureau ? Il y a aussi l’aspect concurrentiel. Tu es ami avec tes pairs qui sont également à bien des égards tes concurrents.

Aujourd’hui, il y a beaucoup plus d’intégration et de diversité dans le milieu de la photographie mais ça n’a pas toujours été le cas. Cela aurait été très dur pour moi d’être photographe il y a de ça 10 ou 15 ans.

Comment occupes-tu tes journées ? En ligne ? Instagram ?

Je finis par être sur Instagram régulièrement. Il y a un aspect où tu dois aussi te faire du bien. Tu pourrais penser : « C’est facile d’éteindre ton téléphone deux à trois heures par jour ». Mais moi je me dis : « Non, pas quand tu vis toute seule ! ». C’est la seule connexion humaine que tu as. J’essaie d’être soucieuse sur le temps que je passe dessus, mais j’ignore également mon temps d’écran. Cette situation compromet ce que tu ferais normalement pour rester sain d’esprit. Et si ça passe par dérouler le fil d’actualités Instagram plus qu’à l’accoutumée, alors c’est ce que tu fais.

Parlons un peu de photos, puisque c’est ce que tu fais.

Mouais, pas en ce moment. [Elle rigole]

Je devrais remplacer le job dans mon introduction par « le métier qu’elle aimerait actuellement faire ».

En effet. [Rires continuent]

Je sais que tu es de Brooklyn. Y-as-tu vécu toute ta vie ? Peux-tu m’en dire plus ?

Je suis née à Brooklyn, mes parents ont divorcés lorsque j’étais enfant, et j’ai ensuite divisé mon emploi du temps entre Brooklyn et Long Island (à l’est de New York). Je suis allé dans une école privée là-bas avant d’intégrer un lycée public. Après le lycée, je suis allée étudier dans le centre-ville, à l’université de justice criminelle John Jay. J’y ai étudié les sciences humaines et la justice qui est grossièrement un mélange entre histoire, droit et sociologie, philosophie et psychologie, en fonction de votre choix. Le mien était la philosophie. Sans rapport avec la photo dans un sens, mais pas totalement.

Tory & Tyra, Avril 2018 (Miranda Barnes)

Un des aspects qui saute aux yeux à propos dans ton travail est l’utilisation très fréquente de l’argentique. As-tu un appareil photo préféré ?

C’est marrant parce que je ne possède qu’un seul boitier qui est un Hasselblad. Ça n’a pas été mon premier appareil, j’ai eu un appareil photo reflex numérique Nikon pour mon seizième anniversaire. J’ai aussi shooté avec des appareils jetables. Et il y a cinq ou six ans, j’ai acheté un Hasselblad. J’avais été une grande admiratrice jusqu’alors. Je voulais aller vers des négatifs plus larges, je shootais avec des 35mm et je me disais : « Il me faut des négatifs plus grands ». J’ai économisé pour acheter un Hasselblad, et j’ai depuis toujours shooté avec. J’ai plusieurs objectifs différents mais c’est vraiment mon appareil préféré.

Interview de Miranda Barnes pour Hasselblad, dans laquelle elle détaille son amour de cet appareil photo

Tu n’as pas fait d’écoles d’art ou de photographie. Quels outils as-tu utilisé pour apprendre la photo ?

J’ai beaucoup regardé de tutos sur YouTube ou des articles de photographes. Je me considère comme une enfant de Tumblr, j’étais sur ce site constamment. Dès que j’ai eu l’appareil photo, j’ai réalisé comment il fallait le charger, j’ai regardé des vidéos pour m’aider. C’était un peu comme un tout ou rien. Si ça marche tant mieux, si ça ne marche pas tant pis. C’était sans aucun doute ma passion pendant un moment mais je voulais aussi poursuivre très fortement dans cette voie. J’étais très investie. C’est aussi relativement cher, tu ne développes pas des photos sans aucune raison.

Jusqu’à t’amener en première page du New York Times.

Il y a deux ans, j’ai réalisé cette série de photos pour le New York Times. Avant cela, je faisais des shoots ici et là, mais celui-là est celui qui a tout déclenché pour moi.

Première page du New York Times du 4 avril 2018, sur laquelle figurent les photographies de Miranda Barnes

À quel moment as-tu réalisé que tu voulais vivre de la photographie ?

Probablement l’année d’obtention de mon diplôme (en juin 2018). Je travaillais à mi-temps dans une bijouterie avec un emploi du temps défini. Est arrivé ensuite un moment où j’obtenais assez de piges en freelance pour demander à mes collègues de couvrir mes heures. Je ne pouvais pas faire un job normal et les extras à côté. Alors j’ai pris un risque juste après le diplôme, en sachant que si les choses ne se passaient pas comme prévues, je pourrais toujours récupérer mon job. Le risque a largement valu le coup.

Tu crédites New York comme étant l’une des principales raisons de ta volonté d’être photographe. À quel point cette ville t’influence-t-elle ?

Je pense que c’est l’addition de tout. Il y a une sensation de fierté qui joue également : « Je suis d’ici, j’ai trimé ». À 14 ans, mon premier job était fleuriste dans une serre. J’étais déjà intéressée par la photo à cette époque. J’ai toujours eu cette mentalité de bosseuse. Le patriotisme ne serait pas le mot exact puisque New York n’est pas un pays, mais à bien des égards, je ressens la même que les personnes qui ont la fierté patriotique. On trouve ça aux États-Unis en Californie, sur la baie de San Francisco ou dans le Sud. New York a sa propre culture, et avec autant de personnes qui arrivent dans la ville, il y a une expression qui dit : « You flew here, we grew here ». (Vous êtes arrivés ici en avion pendant qu’on a grandi ici).

Je travaillais à mi-temps dans une bijouterie avec un emploi du temps défini. Est arrivé ensuite un moment où j’obtenais assez de piges en freelance pour demander à mes collègues de couvrir mes heures. Alors j’ai pris un risque juste après le diplôme, en sachant que si les choses ne se passaient pas comme prévues, je pourrais toujours récupérer mon job. Le risque a largement valu le coup.

Miranda Barnes, sur sa décision de devenir photographe professionnelle

À propos de New York, tu as dit que tu aimais prendre des photos de personnes « qui ne serait probablement plus là dans dix ans ». Où te vois-tu dans 10 ans ?

Je ne sais pas ! Tout ce qu’il se passe en ce moment rend les choses différentes. J’ai eu dans ma tête des envies d’Europe, notamment pour la qualité de vie. Mais si tu m’avais demandé il y a 6 mois, je t’aurais instantanément répondu « New York ». Je ne vais probablement pas y vivre toute ma vie, mais pour ce qui est des 10 à 15 prochaines années, je ne me vois pas ailleurs. J’y ai ma famille, c’est là que je rencontre des gens, c’est là que je trouve du travail. New York est l’endroit où tout se passe.

Il y a dans tes photos une recherche sur l’identité, dans les portraits, les sujets abordés. Peut-on dire que tu as utilisé ton bagage universitaire au service d’une volonté artistique ?

J’apprends constamment que c’est tout à fait normal d’aimer plein de choses différentes. Mon grand truc c’est l’histoire. J’adore apprendre l’histoire de quelque chose, regarder des documentaires, m’immerger dans un sujet spécifique. Il se trouve que ces sujets sont l’histoire des États-Unis, de New York, les violences envers les communautés marginalisées, ou le système carcéral. C’est aussi les jobs que j’ai eus. Je n’aime pas être classée dans une catégorie car je ne crois pas que ce soit le cas mais les jobs que j’ai fait sont en lien avec ces sujets. Ce fut agréable d’apprendre l’histoire de quelque chose avant d’aller photographier le sujet en question.

À quoi ressemble le processus d’une mission de photographie d’un article ? Lis-tu l’article en question avant de le photographier ?

Pour la plupart des articles, tu ne vas pas lire l’article avant de photographier. Il n’y a qu’une ou deux fois où j’ai pu lire un brouillon de l’article. Généralement, l’éditeur photo va faire une liste de prises qui serait nécessaires à l’article. Sinon, tu fais à l’instinct. Parfois, tu ne sais vraiment pas grand-chose à propos de l’histoire. D’autres fois, tu n’as pas accès à ce que tu voulais photographier.

Lorsque j’ai photographié pour le New York Times la première fois, mon éditrice m’a dit « tu dois photographier le vieux et le renouveau de Memphis ». Et je me rappelle pendant le trajet avec un autre rédacteur qui travaillait pour un autre article du New York Times, où je lui avais demandé : « Qu’est-ce que ça veut dire ? ». Et il répond : « J’en ai aucune idée ». Alors j’ai dû faire confiance à mon instinct en allant photographier Memphis. Le « vieux et le renouveau de Memphis » pouvait être n’importe quoi. Ça a fini par marcher plutôt pas mal.

Mais je me rappelle avoir pleuré. Je ne voulais pas merder. C’était ma première mission pour le New York Times. J’ai fini par me dire : « Tu es ici pour une raison, elle aime ton travail, photographie ce que tu penses que tu aimerais. »

Comment décrirais-tu tes photos ?

Je crois que j’ai désormais le lexique pour le faire. Les gens me demandaient « Qu’est-ce que tu as fait pour ce projet ? », et je répondais « Hmm, je ne sais pas trop ». Mais je crois que c’est une question de photographier des moments plus calmes. C’est ce que je cherche à faire. J’essaie de capturer des moments candides et calmes, comme si je n’étais pas là.

Les photos que tu prends d’étrangers peuvent éventuellement être les meilleures qu’ils n’auront jamais d’eux-mêmes. Arrives-tu à les leur transmettre ?

J’essaie de le faire à chaque fois ! C’est un peu ma phrase d’accroche pour demander aux gens de prendre une photo d’eux. Parfois les gens ne souhaitent pas être pris en photo. Du coup, j’essaie au mieux d’analyser la situation et je réfléchis : « Est-ce que je devrais sortir mon appareil ou non ? ». J’ai un petit appareil avec un objectif de 35mm que je promène, je suis devenu plus ouverte quant à l’idée de photographier des gens sans leur permission.

Miranda Barnes, photographiée par Tess Mayer

T’arrive-t-il de prendre avec photos avec un appareil digital ou un iPhone ?

Tout à fait ! Mais comme je ne suis pas allée en école d’art, j’ai l’impression de ne pas être entrainée pour la photo digitale. Le souci que j’ai est que j’ai l’impression de manquer de quelque chose dans ma passion pour la photographie digitale par rapport à celle que je fais à l’argentique. Mais c’est définitivement un objectif que je continue d’avoir. Et je ne suis pas du tout contre la photo digitale, au contraire !

D’ailleurs, le dernier projet que j’ai fait pour le New York Times avant que tout arrive devait se faire rapidement, alors je le fais avec un appareil digital. Mais si je devais imprimer trois ou quatre photos que j’ai prise, je ne suis pas certaine que je choisirais mes photos digitales.

Quelle est la chose la plus importante que tu aies apprise sur la photo ?

Que les photographes ont une responsabilité de faire le maximum. C’est un privilège d’avoir la possibilité de voir et de photographier. Cela te met, en tant que photographe, dans une position où tu as le pouvoir de documenter quelque chose. Il y a des photos que je n’ai jamais posté car elles ne me faisaient pas sentir bien. Même s’il n’y a rien qui cloche. Je vais me demander : « Est-ce que j’ai pris un avantage de la situation ? ». Je sais que je dois être responsable, c’est impératif.

Photo prise dans le sud de Memphis pour le New York Times (Miranda Barnes)

Y-a-t-il un projet qui t’as spécialement marqué ? Qui a éventuellement eu un impact dans ta vie ?

Je ne sais pas trop s’il y en a un qui a eu un impact sur ma vie. Mais il y en a trois qui me viennent en tête. En 2018, j’ai photographié des femmes noires qui avaient fait une fausse couche dans un entrepôt de Memphis. En juin de la même année, j’ai photographié une mère qui avait perdu son fils tué par un policier à Baltimore. Et enfin cette année, j’ai fait des photos d’hommes incarcérés dans une prison de sécurité maximum au nord de New York. Tous ces projets sont des souvenirs mais ces trois-là ont changé ma façon de voir à certaines choses. À cause de la gravité de comment certaines choses sont anormales, notamment aux États-Unis.

Si tu pouvais voyager dans le temps, quel évènement de l’histoire aurais-tu aimé photographier ?

C’est dangereux en tant que femme noire de penser à ça ! Certainement pas les années 50 où tout ce qu’il y avait avant. Peut-être que j’aurais aimé photographier le vieux Hollywood, mais sinon ce serait le mouvement des Black Panther, dans les années 70/80.

Peux-tu m’en dire plus sur tes inspirations ?

Récemment, je regardais une conférence en ligne sur des livres photos. On y parlait de Walker Evans et de sa période à La Havane, à Cuba. Sur la conférence je pouvais voir des photos et je pensais : « Oh ! C’est beau ! ». Je suis d’origine caribéenne alors ça m’intéresse beaucoup. Alors je l’ai trouvé sur internet et je suis excité à l’idée de le lire. Sinon, j’ai aussi acheté des livres sur Trinidad et la Jamaïque. J’ai également acheté Carnival, de Mark Steinmetz. J’ai vraiment des photos en noir et blanc. Et la façon dont il met en page ses livres.

Imagines-tu faire un autre job si la photographie ne marchait plus pour toi ?

Actuellement, j’ai commencé à faire du tutorat. Je suis professeure en ligne plusieurs fois par semaine. J’ai été bénévole pour organisation à but non lucratif et avec les écoles qui ferment en ce moment à New York j’ai aidé des enfants avec leurs devoirs en ligne. Afin de m’assurer qu’ils ne perdent pas le rythme.

La photo va s’arrêter un jour pour moi. Je ne pense pas qu’à 45 ans, je pourrai photographier comme je le fais aujourd’hui. Alors tu commences à regarder les possibilités d’être dans la recherche, être professeure, éditrice ou éducatrice. Ce serait l’objectif, parce que c’est ce que j’aime.

Pour moi, le plan B est n’importe quoi qui me rapporte de l’argent tant que je me sens bien avec moi-même en le faisant.

Cette interview a été éditée et condensée pour plus de clarté.


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