Jamais sans mon casque

Au sens propre comme au sens figuré, le casque est une extension du pilote de course, particulièrement en Formule 1. Il est pour lui un bouclier et un moyen d’expression, de reconnaissance. Ce double sens du casque peut se lire chaque week-end où il protège nos héros d’accidents à la violence à peine croyable, et où ces mêmes héros s’amusent comme des enfants en décorant leurs jouets.

Protège la tête, stimule l’imagination

Avec ses dizaines de tests de résistance, sa coque en mono-fibre de carbone, ses protections en kevlar, ses appendices de sécurité, sa visière haute technologie et sa rigidité à toute épreuve, le casque apparaît comme un objet trop brut, presque inhumain. Un trompe-la-mort qui rappelle de manière un peu glaçante les dangers encourus par les pilotes.

En réalité, il est tout l’inverse. Le casque, c’est le pilote et donc c’est tout ce qu’il y a de plus humain dans le sport automobile. En étant la seule partie visible du pilote, le casque est incroyablement personnifié. Durant tout un week-end de course, on ne voit aucun visage. Seulement 20 casques. On ne sait pas si le pilote ferme les yeux, s’il parle, s’il est énervé, s’il a peur… En revanche, on distingue les mouvements de son casque.

MONZA, ITALIE – 6 SEPTEMBRE : le britannique Lewis Hamilton, au volant de la Mercedes AMG Petronas F1 Team Mercedes W11 n°44 mène le peloton au premier virage du circuit de Monza, à l’occasion du Grand Prix d’Italie de Formule 1 le 6 septembre 2020. (Photo par Dan Istitene – Formula 1/Formula 1 via Getty Images)

Et même, plus que ça, à travers cette coque de carbone qui protège la tête, on peut voir toute la personnalité et les goûts de son propriétaire. Grâce au design de son casque, un pilote parle, nous parle. Une fois placés les nombreux sponsors, il est libre d’exprimer ses envies. Et à en juger par le nombre d’éditions spéciales que les pilotes produisent par saisons, ils en ont envie. Aidés par leurs équipes de designeurs, ils se lâchent. Une version dorée. Une «night edition» dès que Bahreïn ou Abu Dhabi se profilent. Une spéciale Grand Prix National. Un extra pour Monaco car c’est prestigieux. Une folie pour son anniversaire. Une reprise historique car on aime les hommages. Une création loufoque avec des textures uniques et puis bien évidemment un concours de dessin pour faire plaisir aux fans. Les pilotes sont capables d’enfiler une bonne douzaine de casques différents par saison.

Le meilleur des casques de cette saison 2020 de Formule 1, à voir ou revoir sous ce tweet.

Le casque protège donc le pilote, mais, symboliquement, il le représente aussi. De prime à bord il est un ange gardien. Dans la pratique il est une extension du pilote. Ce n’est pas un hasard si les hommages et remerciements se font via… un échange de casques. Quand Lewis Hamilton égale Mick Schumacher, son Mick fils vient lui offrir un casque, comme la famille Senna l’avait fait pour le record de poles positions. Lorsque Kevin Magnussen et Romain Grosjean se disent au revoir, ils s’échangent leurs casques. Quand Leclerc remercie Vettel, il lui dédie un design. Comme si le casque était la signature et la plus grande marque d’affection des pilotes.

Après avoir égalé le record de pole positions détenu par la légende Ayrton Senna, la famille du pilote disparu avait offert à Lewis Hamilton un casque porté par le brésilien lors de la saison 1987, où il pilotait pour l’écurie Lotus (© Getty Images)

Dis-moi quel est ton casque, je te dirai qui tu es

Puisqu’on parle de se lâcher et de laisser parler son imagination, parlons de Monsieur Sebastian Vettel. Le quadruple Champion du Monde, vainqueur à 53 reprises en Grand Prix, n’a besoin d’aucun artifice pour affirmer sa place au Panthéon de la Formule 1. Pour autant, quand on regarde cette compilation de casques une question s’impose à nos esprits : quel design de son époque Ferrari va rester dans les mémoires ? En effet, hormis les sponsors, dur de retrouver un pattern commun à toutes ces créations si différentes les unes des autres. Le «style Vettel» aurait bien du mal à être défini. Une prédominance du blanc et un drapeau allemand horizontal ? Avouez tout de même que cela saute moins aux yeux que d’autres pilotes.

Infographie regroupant tous les casques portés par le quadruple champion du Monde allemand Sebastian Vettel, lors de son passage chez Ferrari.

Cela nous mène à une question centrale autour des casques : l’identité visuelle. Pour les pilotes les casques sont, on l’a vu, une protection et un moyen d’expression. Pour les fans, les casques sont un objet culturel. Quand on les voit, quand on les revoit, des souvenirs nous reviennent. Ils sont liés à une dimension sentimentale et émotionnelle très puissante. Cela s’explique sûrement par le fait que, avec les livrées1, ils représentent la majeure partie de l’identité visuelle à laquelle on se rattache. L’exemple ultime, c’est le casque d’Ayrton Senna. Au premier coup d’oeil on sait de quoi il s’agit et cela active une case émotion dans notre cerveau. Même les personnes qui ne suivent pas la F1 savent de quoi on parle, on touche à l’universel, au sentimental pur.

Le casque ça a toujours été l’identité du pilote. C’est vraiment son identité, c’est ce qui le représente le mieux, c’est là où il peut exprimer ses goûts, ses couleurs. C’est aussi l’élément où on peut le rendre le plus unique.

Adrien Paviot, commentateur de Formule 1 et créateur de casques pour les pilotes français

Ainsi, à trop changer de casques est-ce qu’on ne dénature pas son identité visuelle ? En d’autres termes : à la fin de sa carrière Sebastian Vettel sera-t-il associé à une couleur, à un design ? Non pas que ce soit primodial pour son héritage, un pilote, surtout de son calibre, peut vivre sans ça et il ne s’agit que d’un détail stylistique. Mais tout de même, ces choses-là sont importantes dans la mémoire collective. Ce questionnement s’applique également pour les pilotes modernes, adeptes du changement. Il n’y qu’à voir comment Lando Norris révolutionne la manière de faire des casques, entre concours, créations atypiques et casque Margherita nous sommes face à un phénomène… Au final peut-être est-ce cette originalité qui fera sa singularité et donc sa marque de fabrique ? Passionnante question que celle de l’identité visuelle. La culture n’a pas fini de s’en nourrir.

Lando Norris symbolise l’ère moderne du design de casque, c’est une vinitre de la nouvelle génération des peintres de casque. Mais il fait encore parti de ces pilotes qui ont une identité et qui veulent la garder.

Adrien Paviot, commentateur de Formule 1 et créateur de casques pour les pilotes français

2020, une cuvée prometteuse

Avec l’avènement des réseaux sociaux qui font la part belle aux projets artistiques et avec des nouveaux pilotes remplis de créativité, les créateurs de casques vivent une période excitante. Et cette année nous avons été gâtés. À l’heure de faire les comptes nous sommes en incapacité de faire un calcul exact du nombre de casque utilisés. Lors de chaque première séance d’essais libres il nous fallait 10 minutes pour faire le tour des nouveautés. Et il y en a eu des magnifiques : celui de Jack Aitken qui nous rappelle la livrée de Jackie Stewart, celui de Russell pour Abu Dhabi en hommage à la famille Williams, la spéciale Senna de Gasly à Imola, l’édition «We race as one» de Vettel, la nouvelle création unique de notre Ricciardo favori ou encore, mon préféré, la version old school de Giovinazzi à Imola.

Mais de toutes ces éditions spéciales, que nous restera-t-il dans 6 mois ? Dans 2 ans ? Quels casques marqueront les mémoires collectives ? Plein sont magnifiques mais à mon sens un seul correspond aux critères et peut prétendre devenir un casque iconique : celui de Lewis Hamilton. Le seul à réunir le triptyque beauté-longévité-émotion. En marquant l’histoire avec et en le gardant intact, Hamilton peut espérer en faire une image, au sens premier, au sens de représentation analogique. Le casque de Lewis colle avec sa personnalité, avec ses accomplissements, avec des souvenirs forts et il est ancré dans son époque. Dans sa complexité, dans son style, il réussira peut-être à avoir autant de sens que celui de Senna, qui brillait lui par sa simplicité et grâce à la légende de son propriétaire.

La clé pour les pilotes d’aujourd’hui c’est peut-être de trouver une régularité dans toute cette irrégularité. Il faudra sûrement, une nouvelle fois, se réinventer. Nouveau lien entre la Formule 1 et la culture.

Sous la peinture, le monstre

Cette saison 2020 fut également l’occasion d’un violent rappel de la dangerosité de ce sport. Avec l’accident aussi spectaculaire que traumatisant de Romain Grosjean à Bahreïn, la réalité nous a sauté aux yeux : le casque est avant tout là pour sauver le pilote des choses horribles qu’il pourrait vivre. Dans cette quête de sécurité, le casque n’est plus seul, dans le cas de Grosjean il a notamment pu compter sur son allié, le halo. Mais quand le pilote français s’est extirpé du brasier et qu’on a vu son casque partiellement brûlé, le retour à la réalité a été rude. On peut parler design. On peut convoquer l’identité visuelle, se disputer sur les goûts et les couleurs. Le casque reste d’abord un bouclier.

Il reste d’abord une coque en carbone capable de résister à des températures de 1000 degrés. Une technologie sensationnelle qui permet au pilote de bouger sa tête en toute liberté tout en empêchant une pointe en acier de venir atteindre sa tête. Et ce sans tenir compte du design dont il est orné.

Romain Grosjean, pilote français de l’écurie américaine Haas, échappant aux flammes lors du Grand Prix de Barhain, le 29 novembre 2020. (© Imago)

Dans cette année marquée par la terrible mésaventure de Romain Grosjean, les derniers mots lui reviennent. Pour sa dernière course en Formule 1, il devait enfiler un casque décoré par les dessins de ses enfants. Il le décrit comme un «bouclier d’amour». On ne saurait tomber plus juste. Le bouclier c’est la sécurité. L’amour c’est le dessin, les couleurs, le partage, les échanges ou les discussions… Le design vient donner de l’humanité à cet objet froid et tristement réaliste.


Antoine Bedu, le rédacteur de cet article, est également le créateur de la chaine YouTube “Le Pit-Stop F1”, dans laquelle il analyse l’univers de la Formule 1. Complétant cet article, il a réalisé une vidéo sur ces casques, avec une interview le commentateur F1 et créateur de casques Adrien Paviot.

  1. La “livrée” correspond à une édition et au design d’une voiture de course, pour une saison définie
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