William Gomis, jeu dangereux

William Gomis est un homme souriant. Juché sur le scooter qu’il vient de garer, il m’attend. Ce sourire qui accompagne le retrait de son casque est le signal que notre rendez-vous est honoré, et qu’on peut alors commencer. Sportif, le cadre du stade André Karman d’Aubervilliers ne lui est pas étranger. C’est ici qu’il court, plusieurs fois par semaine, avec ses amis combattants de sa salle d’entrainement.

Pied au plancher

Le sport est le fil rouge de la jeune vie de William Gomis. Jeune footballeur poussé par un père entraineur, et inspiré par une mère habituée à courir, son environnement familial l’a naturellement attiré vers le sport très jeune. « J’ai longtemps fait du foot, de façon assez naturelle. Puis vers l’âge de 13 ans, j’ai été attiré par l’athlétisme. » Hyperactif et curieux, William ne se cantonne pas à une discipline, mais c’est une blessure lors d’un sprint qui déterminera son choix de sport définitif. « Quand je me suis blessé, je n’arrivais plus à courir sans être gêné. C’est à cette période que j’ai découvert le sanda1« .

Il faut dire que les sports de combat ne sont pas étranger à la famille de William. C’est en ayant regardé les combats MMA2 professionnels de son cousin, Grégory Babène, qu’il a cultivé l’envie de suivre un jour le même chemin.

« Après un seul entrainement, je ressentais beaucoup de naturel dans ma gestuelle, et mon coach m’a directement affirmé que j’avais du potentiel. » C’est décidé, William Gomis fera des sports de combats.

Rapidement, l’intuition initiale de son entraineur sera confirmée. Il devient champion de France de sanda à l’âge de 16 ans (2013), ce qui lui permet d’accéder quasi-instantanément à des compétitions internationales. En 2014, lors des championnats du Monde Junior Wushu à Antalya, il perd au premier tour contre le russe Magomedmukhtar Giravov, qui deviendra le champion du Monde de sa catégorie. « Cet échec m’a poussé à m’entrainer comme un malade », confesse William.

William Gomis, pendant un entrainement à la Atch Academy d’Aubervilliers, photographié par Laurie Top

Quelques mois plus tard, il rebondit à Bucarest aux championnats d’Europe juniors de sanda. Face au polonais Kacper Suminski, William Gomis devient champion d’Europe. Ce sacre européen l’oriente définitivement vers le MMA. « Je suis allé en Suède avec Grégory et son groupe pour m’entrainer avec eux. Là-bas, j’ai pu également voir Alexander Gustafsson (référence de l’UFC) s’entrainer, et je me suis dit que c’était ce que j’avais envie de faire de ma vie. » Après quelques temps au sein de la « Snake Team » de son oncle, William Gomis s’installe à Paris et intègre la Atch Academy.

« Atch »

Co-créée au début des années 2000 par Jean-Louis Alberch et Stéphane Chaufourier, dit « Atch », l’académie éponyme est devenue au fil du temps une référence nationale dans la formation des combattants MMA. À l’époque, le MMA est encore très loin d’être légalisé en France (il le sera officiellement au début de l’année 2020). « Pour nous, ça n’a pas été facile, on a beaucoup souffert », confie « Atch ».

L’académie devient rapidement une référence du pancrace, qui est l’une des premières formes de combat libres aux similitudes réelles avec le MMA, mais une discipline autorisée. Cependant, « pour les combats à l’étranger, il était indispensable de quand même travailler sur cette partie au sol. » À l’instar de Salahdine Parnasse ou Ramzan Jembiev l’académie forme aujourd’hui des combattants extrêmement prometteurs. C’est ici que William s’entraine depuis ses 19 ans.

« Mon premier contact avec William s’est fait par téléphone. Je cherchais un combattant pour affronter Salahdine Parnasse3 (en 2016). Et pendant notre échange, j’ai senti à quel point il était déterminé. Il savait exactement ce qu’il voulait », se rappelle « Atch ». « Il a échangé avec son oncle (Grégory Babène, ndlr.), qui lui dit alors de bien réfléchir. Puis William me rappelle et me dit : « je le fais ! ». Ce combat a été pour Salahdine Parnasse le plus difficile qu’il ait eu à faire de sa jeune carrière. »

Ne jamais abandonner

Le MMA est un sport exigeant. Il consomme beaucoup d’énergie. C’est un sport qui oblige à son athlète d’être complémentaire. Il faut savoir gérer le temps, l’effort, le corps et son anatomie, l’espace et les coups, tout cela en même temps, avec seulement quelques secondes pour prendre une décision. Chacune des décisions peut faire gagner un combat, ou le faire perdre. Démontrer une grande force mentale est absolument crucial.

William Gomis, photographié à Saint-Nicolas en Belgique, par Laurie Top

L’abandon ne fait pas partie du vocabulaire d’un combattant, encore moins de celui de William Gomis. Lors de son combat (perdu) contre Morgan Charrière4, le 26 novembre 2016, William manque sa stratégie de combat et se fait piéger par son adversaire avec une clé de cheville. Le refus de taper est un point d’honneur que beaucoup de combattants mettent en avant, pour exposer leur force mentale et se persuader de dépasser pour le combat les limites de leur corps, tant que le mental lui, ne faiblit pas. La clé de cheville se prolonge, William ne tape pas. Puis la cheville craque, forçant l’arbitre à arrêter le combat sous les cris de douleurs de William. « Lors du combat avec Morgan, c’est son corps qui lâche. Les cris accompagnent naturellement la douleur, mais dans la tête, William n’a rien lâché jusqu’au bout », analyse Stéphane « Atch » Chaufourier. « C’est un garçon qui ne lâche jamais rien, c’est l’une de ses particularité. Rien n’arrête William lorsqu’il est déterminé. »

L’intégration naturelle du risque et de la douleur chez le combattant est une qualité rare déconcertante pour le spectateur novice. Au cours d’un entraînement aux coups de pieds, William frappe fort, sans discontinuer, et fait exploser pendant l’exercice l’ongle de son hallux. Immunisé à la douleur, il regarde sa blessure sans émotion, avant de remarquer mon regard crispé. « Ça va ? », me lancera-t-il avec un cynisme ironique, comme si rien ne s’était passé.

© Laurie Top

Ramzan Jembiev, combattant au sein de la Atch Academy, insiste sur cet aspect particulier : « Cela peut paraître assez fou pour ceux qui ne sont pas initiés, mais nous sommes nés pour combattre. On aime se prendre des coups, souffrir. On est conscients qu’on peut rentrer le soir avec des cicatrices, avec des traumatismes qui peuvent provoquer des séquelles importants, mais c’est une vie qu’on aime. Si on avait dû faire ce métier pour l’argent, on aurait effectué une formation il y a bien longtemps. »

Pied haut

En MMA, la victoire ne suffit pas. Si ces arts martiaux mixtes sont l’un des sports les plus dangereux qui existent, ils sont également un spectacle, promu et vendu comme tel à des fans toujours plus nombreux. Fonctionnant dans la plupart des pays qui le diffusent sur un système de pay-per-view, comprendre télévision à la carte, il faut donner envie au spectateur de payer pour consommer un combat. Les combattants ne sont pas seulement doués, agiles et puissants, mais ils sont des hommes qui vendent leur style, leur mentalité, leur personnage. Tous affublés d’un sobriquet flatteur, certains approchent la cage avec un masque intimidant, un drapeau national, en brandissant une croix religieuse dans la main ou dans les cas les plus loufoques, avec un déguisement de Mario.

Au-delà de gagner, il faut divertir le spectateur, l’impressionner. Cet aspect là, William l’a bien compris. « Ma jambe est capable de vite monter à la tête. Sur mon dernier combat (remporté contre le combattant néerlandais Hyram Rodriguez par KO avec un coup de pied à la tête), mon adversaire ne s’y attendait pas, parce qu’on envoi pas nécessairement beaucoup un high-kick vite comme ça de la jambe avant. » Ce style aérien, il le tire du sanda, où il a développé ce jeu de jambes rapides, utile pour marquer plus de points. « Sans le sanda, je ne serais pas le combattant que je suis aujourd’hui. C’est une certitude », conclut-il.

Pour développer son propre style, William Gomis s’est inspiré des grands champions de la discipline. « Depuis que je suis petit, je regarde Jon Jones. C’est certainement le combattant qui m’impressionne le plus. Je regardais beaucoup ses combats pour essayer de reproduire quelques-uns de ses mouvements. Et parfois, il y a des coups qui passent bien (rires). »

© Laurie Top

C’est avec ce style spectaculaire que William souhaite marquer les esprits de sa discipline, pour espérer se faire un nom. « On peut légitimement penser que le bilan est important (William Gomis cumule 6 victoires pour 2 défaites), mais je préfère croire que ce qui est important, c’est ce que tu fais dans la cage. Il faut choquer les gens, leur donner envie de te revoir rapidement. Ne jamais oublier que ce sport est un spectacle, et que l’impression que tu laisses compte plus que dans n’importe quel autre sport ».

Une ode à la sérénité

William Gomis est un homme attentif, particulièrement réfléchi. Les questions qui lui sont posées laissent parfois un blanc de quelques secondes, comblé par le bruit des enfants qui jouent autour de nous, avant d’être répondues calmement. Lorsque la question l’intrigue, il réfléchit à en poser une en retour, pour créer une conversation où l’échange lui serait aussi didactique. La question de la peur offre la réponse la plus laconique de notre entretien : « Non ». Chez les combattants, la peur ne doit pas exister. « La peur doit provoquer l’adrénaline », continue quand même William. « Si elle n’est qu’une pensée négative, comme la peur de la défaite, alors elle n’a aucun intérêt ». William connait la dangerosité de son sport, il sait que les coups font mal, et que dans le pire des cas, ils laissent sur le corps ou le cerveau des conséquences dramatiques.

Dans Walden, ou la Vie dans les bois, l’écrivain américain Henry David Thoreau disait : « Ce qu’un homme pense de lui-même, voilà ce qui règle, ou plutôt indique son destin. » C’est avec cette idée en tête que William Gomis avance, concentré sur tous les aspects positifs qui alimenteront son cercle vertueux, sans jamais laisser de place aux doutes.

L’environnement comme celui du MMA possède pour la famille du combattant sa part d’inquiétude. Mais William a trouvé chez sa famille un soutien qui alimente chaque jour un peu plus sa détermination.

« Mes sœurs5, elles ont confiance en moi. Elles se disent que c’est cool car leur grand frère Will est un champion. Elles aiment ce côté-là. Ma mère, j’imagine qu’elle est forcément préoccupée, comme n’importe quelle mère. Mais elle m’apporte aussi la confiance dont j’ai besoin. Avec mon père, on rigole et on se provoque gentiment, mais il sait que je suis costaud maintenant (rires). C’est grâce à leur soutien que j’ai pu aller à Paris pour mettre toutes les chances de mon côté. »

La culture comme inspiration

La famille est un pilier essentiel dans la vie de William. Si elle est un soutien perpétuel dans son quotidien, elle est aussi la base de sa curiosité culturelle. « Si je m’appelle William, c’est parce que mes parents aimaient beaucoup Will Smith et le Prince de Bel-Air. C’est aussi pour ça que ma petite sœur s’appelle Ashley6. » William s’est alors beaucoup intéressé à Will Smith et, comme une évidence, l’acteur américain est devenu une grande inspiration. « J’ai beaucoup regardé À la recherche du bonheur (2006). La scène où il joue au basket avec son fils m’a beaucoup marqué. Il lui dit de ne jamais laisser personne lui dire que ses rêves sont inatteignables. Que cela ne dépend que de lui. Aujourd’hui, je regarde beaucoup ses vidéos de motivations car il arrive à transmettre cette concentration sur le positif que je veux aussi appliquer pour réussir mes objectifs ».

Extrait du film À la Recherche du Bonheur (2006), l’un des films préférés de William

S’il aimerait pouvoir consacrer encore plus de temps à son amour du cinéma, William compense l’impossibilité de voir autant de films avec la musique, qu’il peut écouter partout. « J’aime écouter des sons qui me font beaucoup réfléchir. Qu’ils puissent me donner de la matière à être inspiré, motivé ». Assez naturellement, William s’est rapproché du rappeur d’Aubervilliers Rémy Camus, connu sous le nom d’artiste « C’est Rémy ».

« Au début, je suis venu à l’académie sans prétention ni ambition de faire des combats. William m’a entrainé directement. Avant même de le rencontrer, on voyait que c’était un gentil. Il m’a donné beaucoup de conseils, puis on est devenus amis. Ce que j’aime le plus chez lui, c’est sa mentalité. C’est un homme déterminé. Parfois, on a des conversations longues de plusieurs heures sur la motivation et la détermination. C’est une personne qui vous tire vers le haut », raconte Rémy.

Pour William, l’amitié avec Rémy est aussi un symbole de l’influence qu’à sur lui le milieu culturel qu’il fréquente pour le soutenir. « Il y a des similitudes entre nous, on doit être à la fois extrêmement concentrés et réellement déterminés. C’est aussi un spectacle, on doit tous les deux faire le show ». La musique de Rémy est dans ses écouteurs, sur son scooter, lorsqu’il court, ou pendant les derniers instants de concentration qui précèdent l’entrée dans l’octogone.

Hors de la cage

Lorsqu’il n’est pas sur un tatami, William Gomis reste un homme très occupé. Alors que le MMA ne lui permet pas à ce stade d’en vivre pleinement, il est obligé de travailler à côté. C’est comme ça que William est devenu coach sportif. L’arrivée à Paris fut accompagnée des contraintes de la vie dans la capitale, bien plus onéreuse que sa Normandie natale. « Je gagne ma vie en faisant des coachings. J’en fais tous les jours de la semaine et je programme mes entrainements en fonction de ça ». Concrètement, William Gomis accumule un emploi du temps de quelqu’un qui exerce deux métiers différents.

« Je n’ai pas beaucoup de temps pour faire autre chose que le sport. C’est difficile de voir mes potes, je ne regarde que très peu Netflix. Je pense aussi à mes soeurs qui grandissent alors que je ne les vois pas souvent. Il y a certaines fois où je manque certaines réunions de famille à cause de tout le travail que j’ai. J’aurais aimé une vie de voyage, de fête et d’amusement, mais c’est un choix difficile que j’assume complètement. Je me dis que malgré tout, mes priorités sont légitimes. Parfois, il faut être un peu égoïste pour réussir un objectif ambitieux. Et j’ai fait trop de sacrifices pour ne pas y croire et travailler à fond. »

Des sacrifices indispensables pour se donner les moyens de ses ambitions : « Si je suis modeste, je te dirais que mon objectif est d’être parmi les 5 meilleurs combattants MMA du monde. Mais en réalité je veux la ceinture de l’UFC. Cela peut éventuellement paraitre un peu fou, mais je suis convaincu que j’en suis capable. »

À 24 ans, William Gomis entame une étape clé de sa carrière de combattant. Le 26 juin prochain, à Londres, il affrontera le suédois de 27 ans Tobias Harila au Cage Warriors. Si le chemin est encore long, une victoire lors de cet événement le rapprocherait d’une éventuelle revanche contre Morgan Charrière, que William Gomis garde en tête depuis leur affrontement épique. Une chose demeure certaine, la carrière de William Gomis ne fait que commencer.


Pour s’immiscer encore plus dans l’intimité des personnalités interviewées, Éclectique présente ses playlists musicales. Portant le nom de leur créateur, ces playlists sont le fruit de leur sélection minutieuse. Elles représentent leur parcours, leur vision, leur quotidien. Leur vie, simplement.

Après Rouguy et Karl, William Gomis a sélectionné pour Éclectique seize titres qui l’accompagnent dans sa vie, dans ses entrainements, dans ses combats. Une playlist inspirée par le rap et pensée pour les paroles qui composent ces sons.


  1. Le sanda, également appelé « boxe chinoise », est un sport de combat chinois concentré sur le combat pieds-poings et projections, sans le combat au sol ni la soumission.
  2. Le MMA est l’acronyme de Mixed Martial Arts (Arts Martiaux Mixtes). Ce sport de combat complet regroupe plusieurs disciplines différentes comme le ju-jitsu, la boxe thai, la boxe anglaise, le judo ou la lutte. Le sport autorise les coups de pieds, de poings, de coude et de genou ainsi que les frappes au sol. Remporte le combat celui réussit à mettre son adversaire KO, à l’immobiliser ou à être désigné vainqueur par décision des juges.
  3. Salahdine Parnasse est un grand espoir du MMA français. Il combat actuellement au sein de l’organisation internationale « KSW ».
  4. Morgan Charrière est l’un des grands espoirs du MMA français. Combattant au Cage Warriors, organisation internationale de MMA, il a remporté la ceinture de l’organisation en 2020, avant de la perdre quelque mois plus tard.
  5. William a trois petites sœurs, Ashley, Tina et Chelsea, ainsi qu’un très jeune petit frère : Thomas.
  6. Ashley Banks est un personnage de la série américaine Le Prince de Bel-Air. Fille de Philip et Vivian Banks, elle est la cousine de Will Smith, de qui elle est très proche et qu’elle considère comme son grand frère, sa principale inspiration.
Plus d'articles
karlexander, sensualité en pièces