Delia Cai, Growth & Trends editor at BuzzFeed and Deez Links founder

Delia Cai, esprit créatif à l’affût des tendances numériques

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Si vous aimez vous perdre dans les abysses de Twitter, à regarder des vidéos amusantes, sourire aux memes ou parfois y trouver du contenu utile, il faut aller suivre @delia_cai immédiatement. Rédactrice à BuzzFeed sur les tendances du monde digital et des médias, Delia Cai partage ses articles préférés, réadapte subtilement les memes de notre époque, ou communique son obsession des cols roulés. Son compte Twitter offre la possibilité constante de découvrir des nouveaux sites, des journalistes talentueux ou des articles puissants. Involontairement, ce qu’elle partage candidement devient une source d’influence pour ce qui ont la chance de la suivre (c’est écrit dans sa bio).

MAIS Delia Cai écrit une newsletter (quasi) quotidienne, Deez Links, dans laquelle elle analyse les médias, repère les tendances les plus actuelles autour du secteur, ou interview des acteurs du monde médiatique.

Dans l’univers faramineux des newsletters d’aujourd’hui, celle de Delai Cai est particulièrement passionnante. Les mails qu’on reçoit ne sont pas trop long, trop exhaustif, mais on n’y apprend toujours quelque chose d’utile. Dans Deez Interviews, Delia demande à des personnes par lesquelles elle est inspirée de se confier sur leur métier, leur vie, leur approche des médias dans notre monde actuel.

Avec enthousiasme, Delia a accepté de répondre aux questions d’Éclectique, participant ainsi à une réadaptation internationale de son propre Deez Interviews.

Éclectique : Quel âge as-tu ? D’où viens-tu ? Où as-tu étudié ?

Delia Cai : J’ai 26 ans. J’ai grandi dans une petite ville au milieu de l’État de l’Illinois dans un endroit entouré de fermes, terrain de football et champs de maïs. À l’université, je suis restée dans le Midwest et j’ai étudié le journalisme à l’Université du Missouri (située dans la ville Columbia).

Où vis-tu désormais ?

J’ai déménagé à Brooklyn il y a quatre ans.

Penses-tu qu’il soit obligatoire de vivre dans une grande ville pour espérer commencer une carrière dans les médias ?

Je ne pense pas qu’il soit obligatoire de partir à New York quand on est intéressé par le journalisme. Mais si ton objectif est d’intégrer des médias numériques ou de travailler pour des grands médias nationaux, alors être à New York rend les choses tellement plus faciles pour construire ton réseau. Tu finis par rencontrer énormément d’autres gens du secteur naturellement – à travers des amis, des réunions officielles, les happy hours, etc. – et avoir ce cercle de contacts est ce qui, évidemment, fait une énorme différence lorsque tu recherches un travail.

Quand as-tu commencé à vouloir travailler dans les médias ?

Je ne viens pas d’un milieu particulièrement cultivé. Ma famille, par exemple, n’était pas le genre à acheter l’édition du dimanche du New York Times[1] ou rien de ce genre. Mais j’ai toujours aimé les magazines. Mes premiers souvenirs incluent la réception des magazines Highlights for Kids[2] et American Girl[3] dans la boite aux lettres et passer le weekend entier à les dévorer. Au fil des années, je jetais un œil aux magazines Seventeen[4] de mes amies ou je consultais des vieux Vogue des bibliothèques. Et comme n’importe quelle millennial, j’ai regardé Le Diable s’habille en Prada quand il est sorti, et, évidemment, ça a changé ma vie.

Quand j’ai obtenu mon diplôme du lycée, je savais que je voulais devenir rédactrice d’un magazine. Il y a même une page dans l’album de promo de mon année de Terminale où je suis interviewée sur mon job de rêve, et je dis un truc du genre : « Je veux créer un magazine qui serait comme une rencontre entre Vogue et les Reader’s Digest ». Ce qui est d’autant plus drôle pour moi car c’était littéralement les deux seuls magazines « pour adultes » que je connaissais.

Peux-tu me décrire ce en quoi consiste ton travail (éditrice en développement et tendance) ? Comment restes-tu au fait de tout ce qu’il se passe dans les médias ? Ce que tu peux faire le soir ou le weekend peut également être lié à ton travail (lecture d’articles, tendances sur les réseaux sociaux). Arrives-tu à trouver du temps pour déconnecter du monde des médias ou des réseaux sociaux ou as-tu le sentiment d’être dépendante de cette ère digitale ?

L’équipe Développement & Tendances à BuzzFeed est essentiellement notre version d’une équipe de développement d’audience. Mon job est d’une part de surveiller les réseaux sociaux et les actualités pour trouver les grandes tendances culturelles (comme les VSCO Girls ou Game of Thrones) que nous devrions couvrir. Et d’autre part, me plonger dans les données de tous nos articles publiés pour aider les rédacteurs et éditeurs à réfléchir aux meilleurs angles, sujets ou même célébrités sur lesquels ils devraient se concentrer quand ils écrivent. Fondamentalement, je suis comme une mini boucle de rétroaction dans l’équipe. J’identifie les tendances (dans le monde et dans notre couverture) au reste de l’équipe, et on les utilise comme un modèle pour les types de contenus que nous créons. Enfin je regarde ce contenu et je vois ce qu’on peut apprendre pour les semaines suivantes.

À propos de rester à la page sur les médias… Honnêtement, je suis abonnée à plus de 50 newsletters différentes. Je passe aussi énormément de temps sur Twitter. La plupart de mes amis les plus proches travaillent aussi dans les médias, alors on discute beaucoup sur ce qu’il s’y passe et on s’envoie régulièrement des liens.

Sur mon propre temps… J’essaie généralement de caler la majorité de mes ~ lecture médias ~ dans la semaine. En plus d’être sur internet toute la journée, je vais parcourir tous mes mails/newsletters pendant mon trajet et sauvegarder plein de trucs sur Pocket[5]. Ensuite je les réouvre dans l’application pendant mon repas de midi. Je me réserve une soirée pendant la semaine et une heure ou deux les dimanches pour lire un peu ou travailler sur mes interviews. Mais sinon, j’essaie pendant les weekends de lire des magazines ou des livres, ce qui je crois est ce qui se rapproche le plus d’une « déconnexion ».

Pour beaucoup de gens, travailler dans les médias, avoir un Twitter certifié et posséder une large audience sur les réseaux sociaux ressemble à un accomplissement. Peux-tu me confier la plus grosse difficulté à laquelle tu as dû faire face dans ton métier ?

Maintenir un but précis, je pense, a été un défi particulier pour à la fois mon travail actuel et dans ma vie professionnelle et créative. Trouver des idées et une vision globale pour quelque chose – que ce soit un projet spécifique ou activité extérieure – est mon point fort. Mais y donner suite avec de l’attention aux détails et des échéances et de la politique et du véritable travail est toujours moins évident pour s’enthousiasmer.

L’idée de faire assez d’argent sur une newsletter est évidemment palpitante. Mais j’aime travailler dans une grande entreprise et voir mes amis chaque jour et aussi… avoir une assurance maladie.

Delia Cai

Peux-tu me guider dans le processus de création de Deez Links ? Combien de temps passes-tu sur Deez Links ?

Ce qui a changé la donne pour Deez Links fut de passer sur la plateforme Substack[6], parce qu’elle te permet de programmer des newsletters en avance. Alors je passe la journée et je reste à jour de Twitter, de mes mails, des actualités, etc. Tellement souvent que d’ici à ce que je sois chez moi, j’ai déjà un ou deux liens sauvegardés (j’insiste, mais Pocket est un outil vraiment génial) sur lesquels je vais vouloir écrire. Et j’y aurais déjà réfléchi pendant quelques heures. Ça me prend généralement moins d’une demi-heure d’écrire quelques lignes à ce sujet. J’essaie simplement de réfléchir à comment je pourrais décrire le lien dans un message à un ami, et ça me permet d’écrire naturellement.

Est-ce que c’était une manière pour toi d’avoir plus de liberté dans ta créativité ?

Deez Links est définitivement une plateforme créative pour moi. Je l’ai commencé quand j’étais une stagiaire écrivant un tas de note d’entreprise, et je mourais d’envie de trouver un moyen d’écrire et d’être amusante et de me pousser à écrire ainsi chaque jour. Alors Deez Links a également servi à être cette rigueur pour moi. Ça m’a aidé à apprendre comment formuler des opinions, à tisser une analyse et bien sûr, utiliser les interviews comme un moyen d’être curieuse des gens dont j’admire la carrière.

Qu’est-ce qui te donne envie d’interview les personnes à qui tu fais appel ?

À propos de ces interviews : j’ai commencé en interviewant mes amis et les gens dont je savais qu’ils avaient des jobs cool. Maintenant j’ai atteint un stade où j’ai la confiance (et une audience assez large) de contacter des journalistes et éditeurs que je ne connais pas du tout. Je tiens une « wish list » de personnes du secteur dont j’ai toujours voulu en connaitre davantage. Alors je vais toujours essayer d’envoyer un mail à mes interviews de « rêves », ainsi que des personnes rencontrées en vrai ou sur Twitter que je considère vraiment intéressantes. Ce que j’ai appris est que la plupart des gens dans les médias sont vraiment bienveillants quand tu leur dis que tu admires leur travail. Et ils sont plus qu’heureux d’en discuter, même avec un inconnu.

Est-ce que tu envisagerais un jour d’en faire quelque chose de plus grand et d’y travailler à plein temps ?

Quant au futur de Deez Links, je n’ai pas une urgence entrepreneuriale de le transformer en quelque chose qui soit autonome. L’idée de faire assez d’argent sur une newsletter est évidemment palpitante. Mais j’aime travailler dans une grande entreprise et voir mes amis chaque jour et aussi… avoir une assurance maladie. Mais s’il y avait un média aujourd’hui qui veut faire de Deez Links ce que Fast Company a fait de « Today in Tabs « … appelez-moi !

Dans Deez Links, Delia Cai interview de nombreux acteurs des médias américains. Ici, Sophia Benoit de GQ. (Capture d’écran – Deez Links)

Est-ce que tu suis des médias internationaux ?

Hmm. Je lis la BBC et un peu The Guardian. J’avoue coupablement apprécier The Daily Mail sur Snapchat. Leur chaine Discover est comme manger un paquet de chips vraiment bon. Pas beaucoup de nutriments… mais wow c’est délicieux.

Il y a quelques temps (en 2018), BuzzFeed a fermé leur édition française après cinq années d’activité. Les quatorze journalistes avaient alors dénoncé une fermeture particulièrement brutale. Cette fermeture fut perçue comme un symbole de l’importance des résultats financiers dans les médias d’aujourd’hui et les conséquences lorsque ceux-ci ne sont pas assez bons. Cela a-t-il été discuté aux États-Unis ? Étais-tu au courant, et savais-tu à quoi ressemblait cette édition française ?

Oui ! J’étais dans l’équipe internationale de BuzzFeed quand les bureaux français ont été fermés. Je n’étais pas au courant de la décision avant qu’elle soit annoncée. Mais c’était réellement un triste jour. Et je suis toujours en contact avec deux journalistes qui travaillaient dans la rédaction à l’époque.

Si tu n’avais pas réussi à travailler dans les médias, quel métier aurais-tu souhaité faire ? Imagines-tu d’ailleurs changer un jour de carrière ?

Sincèrement, je ne sais vraiment pas ce que j’aurais fait si je n’aurais pas travaillé d’une certaine manière dans les médias. Il y a une version de moi dans un univers parallèle qui lui aurait donné son MFA (Master of Fine Arts) et qui écrirait des romans à temps plein, mais… c’est le chemin le plus divergeant que je puisse imaginer. Ce qui est… probablement un peu triste. Je suppose que je n’ai pas d’autres centres d’intérêts !

Si tu n’arrives pas à trouver l’opportunité de faire des choses que tu aimes, réfléchis à comment te créer cette opportunité. C’est l’une des belles choses d’internet. Tu peux créer ton propre blog, newsletter, podcast ou chaine YouTube.

Delia Cai

Quel est ton album préféré en ce moment ?

J’ai rejoint les fans de Lana Del Ray très tard. Mais j’ai récemment beaucoup écouté « Norman f**cking Rockwell ». Probablement parce que c’est une lugubre transition parfaite vers l’hiver.

Quel est le dernier film que tu as regardé ?

Le dernier film que j’ai regardé était Coup de foudre à Notting Hill ! Je ne l’avais jamais vu, et ça m’a choqué de découvrir que Julia Roberts donne sa réplique la plus iconique en tongs ??? Elle fait son monologue et ensuite elle s’éloigne… de Hugh Grant, et tu peux entendre ses tongs se claquer contre ses talons ? Ça a d’une certaine manière enlever la magie de cet instant, pour être honnête.

Les fameuses tongs de Julia Roberts (Capture d’écran – Coup de foudre à Notting Hill, 1999)

Quel est le dernier livre que tu as lu ?

Le dernier livre que j’ai lu est How To Write An Autobiographical Novel de Alexander Chee parce qu’en fait, c’est un peu ce que j’essaie de faire. Mais il y a aussi un essai dedans à propos de la création d’une roseraie. Et ça contient une des plus belles imageries que je n’ai jamais lues.

Enfin, quel conseil donnerais-tu à un adolescent qui te confierais son envie de travailler dans les médias ?

Si tu peux émotionnellement (et honnêtement, financièrement) gérer un bon degré imprévisibilité dans ta vie, fais-le. Les médias numériques changent constamment, et c’est ce qui en fait un endroit si passionnant. Mais réfléchis à ce qui te fais sortir du lot – que ce soit le type de sujets que tu veux couvrir, les compétences uniques que tu as, ou la perspective que tu apportes – et travailles sur comment te démarquer en ce sens.

Si tu n’arrives pas à trouver le job ou stage ou quoi que ce soit qui te donne l’opportunité de faire (ou d’écrire à propos) des choses que tu aimes, réfléchis à comment te créer cette opportunité. C’est l’une des belles choses d’internet. Tu peux créer ton propre blog, newsletter, podcast ou chaine YouTube ou n’importe quoi toi-même. Tu n’as pas besoin d’attendre que quelqu’un te donne cette opportunité.


[1] L’Édition du dimanche du New York Times (New York Times Sunday Edition) est réputée pour être beaucoup plus riche que l’édition publiée quotidiennement, avec le Sunday Review, composé de chroniques d’opinions, le New York Times Book Review, référence nationale et internationale de la critique littéraire, le New York Times Magazine, et T : The New York Times Style Magazine, dédié à la mode, les voyages, ou au design.

[2] Highlights for Kids est un magazine pour enfants lancé en 1946 composé de textes, d’histoires, ou de puzzles.

[3] American Girl est un magazine pour les jeunes filles entre 8 et 14 ans, dans lequel on peut trouver des conseils, des recettes de cuisine, des idées d’activités ou des tutoriels de création.

[4] Seventeen est un magazine américain dédié aux jeunes filles adolescentes.

[5] Pocket est une application qui permet de gérer et de sauvegarder des articles lus sur Internet.

[6] Substack est une plateforme de publication de newsletter, qui peut permettre une rémunération en fonction du nombre et des tarifs d’abonnements.

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