in memoriam : Substack
La phrase suivante, profondément performative (c’est l’époque), correspond à l’état du moment : Annie Ernaux m’a redonné l’envie d’écrire. « De 1985 à 1992, j'ai transcrit des scènes, des paroles, saisies dans le R.E.R., les hypermarchés, le centre commercial de la Ville Nouvelle, où je vis. Il me semble que je voulais ainsi retenir quelque chose de l'époque et des gens qu'on croise juste une fois, dont l'existence nous traverse en déclenchant du trouble, de la colère ou de la douleur. » Ainsi Annie Ernaux présente-t-elle son Journal du dehors (1993), qui à mes yeux correspond à la forme la plus pure de l’écriture. Écrire pour témoigner sa curiosité, écrire pour observer, vivre et se rappeler.
J’ai transmis ce Journal du dehors à Leïla, persuadé qu’il inspirerait des sujets et des écrits futurs du magazine pour lequel nous travaillons (je crois que ça lui a plu). Aux dernières nouvelles, il est actuellement entre les mains de Coline, à qui Leïla a pris l’initiative de le prêter. Tant mieux, je souhaite à ce livre de connaître une infinité de tables basses.
Ces lettres reprennent enfin ce premier dimanche de février, alors que l’OM vient d’achever l’une des pires semaines de mon histoire de supporter, que le rêve de Novak Djokovic était un peu trop grand à Melbourne et que, pour une fois, je ne termine pas ma semaine sur les Reels algorithmés d’Instagram. À la Nouvelle Étoile, lieu de confort de la rue des Pyrénées, dans le 20e arrondissement de Paris, MDMA revient pour la neuvième fois.
PSA : Substack est mort
Les huit premières éditions de la Missive du Monde Actuel ont été publiées sur Substack, à qui nous disons ce soir au revoir. Suivant l’exemple historique d’Opulent Tips, newsletter rédigée par la visionnaire Rachel Tashjian, MDMA s’émancipe enfin de Substack pour devenir une publication libre.
Dans un essai écrit pour System Magazine en 2022, Rachel Tashjian expliquait les raisons de la création de sa newsletter mode Opulent Tips. En marge de la vague massive de journalistes qui martelaient fièrement « je viens de faire un Substack ! », celle qui est désormais la Madame Mode de CNN (après l’avoir été successivement chez GQ, Harper’s Bazaar et au Washington Post) avait privilégié l’artisanat d’une newsletter privée envoyée en entrant chaque destinataire à la main en Cci, gardant dans le même temps sa liberté de prose et son travail à GQ.
« Les articles sur la mode sont aujourd'hui souvent empreints d'excuses ou d'équivoques, et les jeunes ont rarement suffisamment accès à l'information ou suffisamment confiance en eux pour écrire avec autorité et panache. »
Rachel Tashjian, System Magazine 19
Rachel est un exemple rare, dans l’océan de Substack qui a inondé les boîtes mails ces cinq dernières années. Notre génération voit émerger de plus en plus de journalistes qui sont devenus leur propre média et qui, par conséquent, ont pu monétiser leur image personnelle, délaissant l’industrie délicate du journalisme et ses conditions de travail précaires.
Dans Médianes, Marine Slavitch décrit la désillusion du rêve d’émancipation incarné par la plateforme. Elle analyse : « son modèle économique inégalitaire » ; « le marketing externalisé » ; « le manque de protection sociale » ; « son infrastructure propriétaire » ; sa modération douteuse.
Aussi, Substack n’est pas réellement si différent d’Instagram, X ou TikTok et a même complètement pris le virage de leur ressembler. Flux vidéo vertical, Substack Notes, posts et stories. Sur téléphone, le scroll de Substack ressemble à n’importe quel feed de ses cousins numériques.
Enfin, pas plus tard que cette semaine, le CEO de Substack, Chris Best, a annoncé l’arrivée d’une application permettant aux « créateurs de newsletters de proposer désormais des vidéos et des diffusions en direct à leurs abonnés via Apple TV et Google TV ».
Analyse MF™ pour mes premiers lecteurs ici : je pense désormais que les pages Instagram à succès vont progressivement migrer vers Substack pour y trouver l’Eldorado d’une audience « plus qualitative », s’extirper de l’océan rempli de comptes similaires sur leurs plateformes d’origine, tout en produisant le même contenu, à l’exception peut-être de quelques paragraphes de plus.
Substack a hautement bénéficié de la lassitude progressive de notre génération pour les réseaux sociaux. Comme l’explique Alexandra Klinnik dans un article dédié, le « désengagement progressif des réseaux sociaux » a favorisé ce « repli vers des formats plus fermés ». Qu’en est-il lorsque la plateforme de l'émancipation devient une pâle imitation des réseaux sociaux dont elle devait nous libérer ?
Substack conserve toutefois quelques esprits respectables qui n’incarnent pas nécessairement une mission stratégique de capitalisation des mots, à l’instar de Constance Dovergne et sa Carte Blanche (qui semble aussi progressivement s'éloigner de Substack), Delia Cai et Deez Links que je lirai éternellement, Blackbird Spyplane, Links I Would Gchat You If We Were Friends, Magasin de Laura Reilly, la génialissime Snake de Sami Reiss, l’incontournable Shit You Should Care About.
Mention affective aux Substacks de Temalapaire et de mon collègue Paul Vernet chez Views avec son Cheval de Bataille. Autant de liens que de bonnes newsletters.
OG de la newsletter, l’ancien journaliste de The Verge Casey Newton a abandonné Substack à la fin de l’année 2024 pour publier sa lettre Platformer depuis Ghost, CMS open source également utilisé par Médianes pour son offre d’accompagnement à la création de newsletters indépendantes. Newton cite, parmi les raisons de son exil, l’absence de réponse à une lettre, Substackers Against Nazis, co-signée par 247 auteurs de la plateforme.
L’idée n’étant pas ici nécessairement d’entrer dans une analyse approfondie de pourquoi vous devriez détester Substack, je vous invite à lire :
- Slavitch, M. (2025, 23 mai). Substack, ou le mirage de l’indépendance. Médianes.
- Roman, L. (2025, 5 avril). How Substack steals your audience and your revenue. Revenue Rulebreaker.
- Jaźwińska, K. (2025, 29 mai). The Long Peak of Newsletters. Columbia Journalism Review.
- Bremme, K., Ansah, O., & Klinnik, A. (2025, 15 mars). Liens vagabonds : La newsletter, bulle numérique. Méta-Média.
- Klinnik, A. (2025, 25 octobre). Substack et les journalistes français : des liaisons dangereuses. Méta-Média.
J’ai contemplé l’idée d’imiter Newton et de basculer MDMA sur Ghost, mais cette newsletter n’ayant jamais été imaginée avec une perspective mercantile, autant rester aussi libre et naïf que possible.
L’exemple de Rachel Tashjian correspond certes à quelqu’un de suffisamment installé dans le paradigme médiatique pour se permettre des fantaisies littéraires numériques sur la mode, mais il incarne surtout la beauté de ce qu’est vraiment une lettre : l’écrit sincère adressé personnellement à quelqu'un, sans questionnement tiers de ce que la démarche peut apporter à son auteur.
Les archives de cette newsletter seront regroupées sous la forme de Google Documents. Comme le dit la chercheuse et designeuse Mindy Seu dans le prochain numéro de Views Magazine, « tous les chemins mènent à Google Sheets », où seront rassemblées les archives de MDMA.
Concentrez-vous !
Étude cette semaine dans The Atlantic qui constate que les étudiants en cinéma n’arrivent plus à se concentrer sur la durée entière d’un film. « La crise de l'attention ne se limite pas à l'écrit », relate l’article qui se base sur les observations de vingt professeurs de cinéma répartis aux États-Unis, dont certains expliquent qu’il est désormais une épreuve laborieuse pour un étudiant de traverser un film sans regarder son téléphone. Une quantité croissante d’étudiants rejette l’idée des projections en présentiel au profit de devoirs à la maison, pour ainsi streamer depuis leur chambre universitaire. La salle de cinéma du campus est désormais perçue comme une contrainte.
« Les étudiants qui arrivent aujourd'hui à l'université n'ont aucun souvenir d'un monde avant le défilement infini. À l'adolescence, ils passaient près de cinq heures par jour sur les réseaux sociaux, consacrant une grande partie de ce temps à passer d'une courte vidéo à l'autre. »
Les professeurs ne blâment pas ces étudiants, mais l’évolution d’un monde numérique qui heurte considérablement notre capacité à rester attentif aux longs formats.
Horowitch, R. (2026, 30 janvier). The Film Students Who Can No Longer Sit Through Films. The Atlantic.
Quelques ressources plus ou moins intéressantes :
- Un « Uno » Miu-Miu (avec un étui en cuir) à 450 €
- Un Monopoly « OM » à 45 €, malgré tout
- Charli XCX a dévoilé un « Brat Generator », ma foi
- « Pour sauvegarder, prenez une capture d’écran. »
- Salut amical à cette femme qui a accidentellement dégommé un chien en porcelaine de Jeff Koons d’une valeur de 42 000 dollars
- Chase Infiniti n’a pas été nommée parmi les cinq finalistes pour l’Oscar de la meilleure actrice pour son rôle dans Une bataille après l'autre (2025)
Enfin, quittons-nous sur cette belle œuvre, dont mon oncle professeur d’arts plastiques Vincent dit « qu’elle semble être du Magritte avant Magritte », découverte lors d’une visite « speedrun » au Musée van Gogh d’Amsterdam.
Degouve de Nuncques, William. Lake Como. 1897, pastel sur papier sur carton, 111,3 cm x 151,5 cm, Musée Van Gogh, Amsterdam.
Description du tableau : Pelsers, L. (2012, 30 juin). Summer at Lake Como? Kröller-Müller Museum.
À bientôt !